Partir trois ans à vélo à travers l’Europe et l’Afrique. En couple et en
autonomie. Aller à la rencontre des pays traversés, de leurs habitants, de leurs cultures, de leurs richesses...
Italia. 9h30, retour de mer. Le petit port aux facades claires et ensoleillées s'anime doucement. Les marins
fatigués trient la pêche du jour dans les filets emmêlés. Un peu plus loin, un homme à la peau tanée par le soleil discute aprement, cigare au bec. Tout est dans la gestuelle et la musicalité.
Trani. Ses ruelles étroites et pavées nous mènent d'arches en placettes jusqu'à la cathédrale blanche sur fond bleu, le bleu de la mer. Quiètude, douceur de l'air, harmonie de l'architecture,
l'Italie aux milles saveurs se découvre à nous, tranquillement mais sans résistances. Va bene. De quoi terminer un tour d'Europe en douceur et en beauté.
L'Italie est fidèle à l'image qu'elle reflète. Sa gastronomie relève du divin après six mois de voyage en
Europe. Nous savourons jambons crus, fromages locaux et aubergines marinées, lézardant sous le chaud soleil automnal, tantôt sur des placettes blanches et reposantes, tantôt face à la mer, au
milieu des oliviers. Nous commencons à saisir l'essence de la Dolce Vita…
Les villages de la côte Adriatique, rescapés du tourisme de masse, nous réconcilient avec le monde urbain. A
Vieste, de mystérieux escaliers entraînent le promeneur à travers l'enchevêtrement des ruelles, dans la fraîcheur des murs d'un blanc éclatant, colorés par le linge suspendu aux fenêtres.
Parfois, à un coin de rue on aperçoit la mer, ou bien un chat qui se prélasse sur un rocher. Il est 14h, c'est l'heure de la siesta, les volets clots, les rideaux baissés, les commerces fermés,
la quiètude du lieu peut s'exprimer dans sa troublante puissance.
Ceci n'est qu'un aperçu de l'Italie. Pour la décrire, il faudrait aussi parler de ses éternels Piaggo et
innombrables Vespas, rendre compte de la tradition religieuse qui se confond ici avec identité culturelle, détailler la passion des Italiens pour les pastas et leur saveur incomparable, évoquer
les larges lunettes noires et l'élégance italienne, intergénérationnelle et véritable marque de fabrique, quelque soit le lieu et le moment, mais qui atteint son apogée le dimanche midi, lors de
la "Passagetta", une sorte de défilé dans l'artère centrale des villes principales ou encore raconter ces scènes incroyables de « discussions » du quotidien et le raffut qu'elles
provoquent, chacun des intervenants parlant avec force, animation et moult gestes, en parfaite simultanéité, personne ne s'écoutant finalement… Dans les « Pouilles », la caricature est
transcendée par l'authenticité.
Et puis bien sûr, il y a Rome, ses ruines antiques émouvantes, ses façades méridionales, ses Palais
Renaissance, ses quartiers aux ruelles étriquées, chaque élément de l'Histoire harmonieusement entremêlé faisant de chaque coin de rue une nouvelle découverte. Et puis, malgré les touristes et
l'agressivité de certains commercants, certains instants sont magiques comme les dernières lueurs du couchant sur la Basilique Saint Pierre ou une envolée de pigeons sur la place du Vatican, au
milieu des prêtres au regard méditatif, surprendre la Louve symbolique au creux d'une fontaine sombre ou assister au démarrage tonitruant des escadrons de scooters au feu vert.
Je pourrais encore parler de ces bivouacs face à la mer, de ces rencontres insolites avec des Italiens curieux
et amicaux, de ces paysages séduisants et ressourçant. Mais je crois que vous avez compris. Nous crûmes notre voyage terminé face à notre déception grecque, l'Italie l'a couronné pour l'achever
pleinement.
Nous sommes chaleureusement accueillis dès notre débarquement sur l'île de Lesvos, dans le petit port de
Mytilini, par Juan Carlos, étudiant espagnol en biologie marine. Nichée à flanc de montagne, au détour de petites ruelles sinueuses bordées de maisons colorées, sa maisonnette avec vue sur les
côtes de la Turquie toute proche est un petit paradis pour cycloroutards en mal de repos. Juan Carlos nous présente ses amis et notamment Marina, sa voisine d'âge mûr qui lui rend visite tous les
soirs, pour papoter et débattre du choix de coloris pour la peinture des murs…
Panayotis, Grec de souche, originaire d'une des rares régions restées indépendantes lors de la conquête
ottomane, prend le relais au port d'Athènes. La scène est assez comique.
Nous avons peu et mal dormi sur le bateau, contraints en classe économique à dormir sur le sol. Nous avions
établi notre campement de fortune dans un coin du bateau, et nous nous étions absentés une demi-heure dans le « salon » grignoter quelques olives sur une table. À notre retour, nos
matelas ont fait le bonheur de sept Somaliennes, visiblement candidates à l'immigration, phénomène relativement nouveau, mais désormais intense en Grèce. Elles squattent nos paillasses et n'ont
pas l'intention d'en bouger, « c'est à nous maintenant ! ». Je reste un peu interdite face à cette situation alors que Nico s'esclaffe. Heureusement, le conflit se résout
rapidement grâce à l'intervention d'un « grand frère » qui leur somme de se retirer pour « éviter les problèmes ».
Après une nuit chaotique de quelques heures, nous débarquons donc au port d'Athènes au petit matin. Panayotis
nous accoste, il est avec deux amis. Leurs mines défraîchies nous indiquent qu'ils rentrent tout juste de leur virée nocturne, et ils réalisent soudainement que nos vélos ne vont pas rentrer dans
la petite auto genre Polo. Panayotis propose que nous suivions la voiture avec nos vélos et son ami approuve : « Vous êtes forts en vélo non ? » Ben oui, avec quarante kilos
de bagages, on est aussi très lents ! « Bon dans ce cas, on n'a qu'à mettre vos bagages dans la voiture et on roulera doucement pour que vous nous suiviez. » Au moment où il
prononce ces paroles, le coffre de l'auto s'ouvre et découvre… une poussette qui occupe tout l'espace ! J'explose de rire face à leurs mines déconfites. Trois garçons encore imbibés d'alcool
qui écoutent du heavy métal avec une poussette dans le coffre ! La situation est cocasse. Finalement, on bourre les sacoches à l'arrière et les suivons tant bien que mal à travers les
artères vides du port. Et dormons ensuite la moitié de la journée chez Panayotis.
Ces rencontres amicales et amusantes seront aussi les dernières en Grèce. Le mauvais temps nous pousse à nous
réfugier dans un hôtel (parfaitement négocié par Nico) tandis que la côte bétonnée à outrance ne nous donne pas vraiment l'opportunité de demander un bout de jardin. Villas et résidences se
succèdent sans fin sur la route côtière. Pourtant la côte est magnifique, l'eau d'une clarté incroyable. Mais la frénésie immobilière n'épargne pas la Grèce qui tire ses principaux revenus de
l'industrie du tourisme.
L'ambiance argent-tourisme fait rarement bon ménage. Plus personne ne se soucie de nous, ne nous salue et
encore moins ne nous invite à partager un moment ensemble ! Après la Turquie, la Grèce fait l'effet d'une douche froide. À un carrefour embouteillé, Nico tape au carreau d'une voiture
arrêtée dans la file d'attente pour demander notre direction. La dame refuse d'ouvrir sa vitre et fais des grimaces de rejet à notre malheureux cycloroutard…
Heureusement, les derniers kilomètres avant Patras nous permettent d'apprécier une côte encore préservée et
magnifique, afin de nous réconcilier avec la Grèce avant de prendre un bateau pour l'Italie.
Nous voici donc en « Pouille », chez nos cousins, et nous retrouvons ici sourire et douceur de vivre.
Le retour approche, et nous devrions rejoindre notre chère patrie d'ici environ un mois, le temps de profiter encore un peu des températures méridionales clémentes.
Après le départ de mes parents, nous prenons quelques jours de plus
à Istanbul afin de nous reposer un peu. Puis nous reprenons la route, et amorçons notre « retour » par la côte méditerranéenne. Nous profitons d'un été indien des plus agréables, ce
sont les « vacances » des Calepieds, le long d'une mer translucide et douce, à l'ombre des oliviers.
Un après-midi, nous sommes pris en otage dans un petit village de
campagne par Sellatin, qui vient à notre rencontre alors que nous nous reposons près d'une fontaine en contre-haut du hameau. Il s'assoit près de nous et nous pose les questions habituelles. Puis
il revient avec un sac qui déborde de tomates, piments, aubergines. Il en a tellement qu'il en a aussi plein les mains. « Mais il y en a beaucoup trop !! » Rien à faire, il les met
dans les sacoches, puis nous dit que nous allons planter la tente ici. Très bien, de toute façon, nous n'avons pas vraiment le choix, le Turc étant en général assez directif ! Nous laissons
donc les vélos au milieu du village et le suivons au café pour le traditionnel çay d'arrivée. Bien entendu, les hommes sont curieux et nous animons l'ambiance avec notre carte et nos trois mots
en turc. Sellatin est berger, et quand il nous parle, on a un peu l'impression d'être ses moutons : « Hey Madam' madam', heeen, evet heen! », mais qu'est-ce qu'il est gentil ! Il
nous escorte à nouveau jusqu'aux vélos et nous observe déballer notre fourbi. À la vue du réchaud, il se met à nous raconter plein de choses, puis prend notre gamelle et la ramène remplie d'un
ragoût de tomates et patates. Il nous a aussi ramené des olives, du fromage et du pain ainsi qu'un petit melon d'eau… d'au moins trois kilos ! « Yemek Yemek ! » (Ce qui veut dire
manger) Puis il nous réinvite à boire le çay et ne nous laisse pas repartir à notre tente sans avoir pioché pour nous plusieurs poivrons entassés dans des tracteurs, prêts à être conditionnés
pour le marché européen.
Le lendemain matin, après le fameux çay, il nous observe ranger les
sacoches. C'est un vrai casse-tête pour faire rentrer tous ces légumes, d'autant plus que la veille, un homme nous avait déjà donné une dizaine de tomates ! Et puis ce matin, Sellatin nous a
ramené des épis de maïs ! Il me regarde faire, voit bien que les sacoches sont pleines, cherche à les bourrer par derrière moi « Ah non, ça, tu me laisses faire ! »
Finalement, tout rentre, mais mon vélo a pris au moins dix kilos, parfait pour attaquer les montagnes de la côte turque !!! Une semaine après, nous n'avons pas encore écoulé le stock… Ce
n'est pas en Turquie que nous avons perdu du poids !
Dimanche 25 octobre. Nous quittons la Turquie. Après un mois sur
ses routes, c'est avec un petit pincement au cœur que nous regardons ses côtes s'éloigner sur le petit bateau qui nous mène en Grèce. La Turquie nous a envoûtées, par ses paysages, par sa culture
riche et millénaire, par ses hommes qui la font vivre, attachants, généreux, accueillants, par tous ces petits détails du quotidien qui font la personnalité d'un pays. Le mode de vie dans les
campagnes turques est resté simple et traditionnel. Croiser un homme à dos de mule ne nous surprend plus, s'arrêter pour boire un çay et palabrer, ou simplement regarder la vie passer est devenu
une nécessité. Chaque jour nous nous gorgeons de tomates, olives et concombres savoureux. Nous prenons le temps de vivre, mais ici nous ne sommes plus à contre-courant. C'est un plaisir de
pédaler en Turquie où nous avons maintenant nos repères. Nous sommes familiarisés avec ce pays, sa langue, ses coutumes, ses goûts et ses couleurs, la barrière culturelle est tombée. Seule la
présence des femmes nous manque dans cette société musulmane…
Ps : Quelques nouvelles photos ont été rajoutées à l'album
Turquie
« Al sacan», la bannière rouge, claque au vent. La silhouette d'une
mosquée, minaret pointé vers le ciel, se dessine à l'horizon. Fin de journée. Les hommes se retrouvent aux terrasses des cafés pour siroter un çay en jouant aux dominos.
Je suis une femme sur un vélo chargé. Le long de la rue principale, les
hommes du village sont assis face à la rue et nous regardent en profondeur, les uns après les autres. Quelques femmes traversent rapidement la rue pour rejoindre les autres regroupées dans une
cour intérieure. J'aperçois une chevelure découverte.
Nous ne passons jamais inaperçus sur nos vélos, mais ici le choc culturel est
immédiat. Nous sommes des étrangers dans un monde musulman. Certes la Turquie est un pays laïque et moderne. Certes la Turquie, carrefour entre l'Orient et l'Occident, est une terre de mélanges
et son identité culturelle est le fruit de ces rencontres diverses. Néanmoins, l'Islam reste la religion majoritaire et son empreinte sur le quotidien dépasse le cadre de la croyance
individuelle.
Je suis une femme sur un vélo chargé et cette société m'interroge. Le drapeau
turc m'impressionne, le chant du muezzin m'envoûte. Les mosquées aux douces formes arrondies me séduisent, les femmes en noir de la tête au pied me perturbent.
Le mélange entre tradition et modernité est plus fort ici qu'ailleurs. La
Turquie confronte les époques sans complexes. La Turquie est variée, à l'image de ses habitants.
Notre inconscient collectif porte la marque d'une lointaine conquête
menaçante. Mais l'Ottoman de notre imaginaire ne trouve pas sa place en Turquie. Gentillesse et sens incroyable de l'accueil sont les caractéristiques d'un peuple attachant et souriant.
L'invitation à boire le çay, thé sucré aux reflets ambrés, est une marque d'amitié qui surpasse la formule de politesse. Quel meilleur appel à découvrir les saveurs d'Orient ? Passeport de
l'amitié et véritable introduction à l'hospitalité turque, le çay nous est offert spontanément dans chaque village. Ici l'accueil n'est pas un élan du cœur, c'est une disposition naturelle,
presque une obligation. Selon la religion musulmane, le voyageur de passage est un envoyé d'Allah, qu'il convient de recevoir en tant que tel. Mais je vous assure que les Turcs se plient à cette
tradition avec chaleur et générosité. Partons où nous passons nous sommes invités à boire le çay, partager un repas ou emporter des vivres dans nos sacoches. Les Turcs se mettent en quatre pour
nous rendre service. Et semble prendre autant de plaisir à nous aider que nous à les rencontrer.
Parfois, on fait demi-tour pour venir nous saluer et nous offrir une
cigarette, prétexte pour passer un moment ensemble, même si nous ne parlons pas la même langue. D'ailleurs, moins on le comprend, plus le Turc parle ! Curieux et bavards, les Turcs sont
également attachants et vraiment chaleureux.
Un midi, surpris par la pluie, nous sommes interpellés par des hommes dans un
bar. « Venez, venez vous mettre à l'abri ! Tiens, bois un çay, assieds-toi, repose-toi ! » Tout le monde est aux petits soins avec nous, comme si nous venions d'endurer une
terrible épreuve. Et puis, entre deux questions, on nous amène un plateau garni : tomates, olives, concombres, fromage, pain, miel, et on nous ressert du çay, encore et encore. Voici enfin
un pays qui nous réconcilie avec la pluie !
Une autre fois, des gars de chantier nous hèlent. Nous échangeons quelques
mots ensemble et un kilomètre plus loin, en haut de la côte, ils nous interceptent à nouveau pour partager le repas avec leurs collègues sur le bord de la route, prêts à nous donner leurs
gamelles.
Un homme qui a vécu en Allemagne nous aide à faire quelques emplettes à
l'épicerie du coin, quelques amis partagent leur barbecue avec nous, on nous trouve une pièce recouverte de tapis pour passer la nuit…
En seulement quelques jours, les petites attentions se multiplient et les
manifestations d'hospitalité s'enchaînent.
Istanbul. Après cinq mois sur ses traces, chaque jour un peu plus proches,
enfin nous y venons. France-Istanbul se concrétise. « Le but c'est le chemin » disait Goethe, mais pas de chemin sans but. Et Istanbul représente à nos yeux un aboutissement aussi fort
que symbolique. D'un bout à l'autre de l'Europe, nous voici désormais à la porte de l'Asie, face à un nouveau monde…
Istanbul me fascine. En quelques jours, nous nous sentons chez nous au cœur
de cette mégalopole de 15 millions d'habitants. Nous y avons nos repères. Mais d'où vient l'irrésistible charme de cette ville mythique, cette cité aux multiples facettes, à la croisée des
chemins, trois fois millénaires ?
Du dédale de ses rues labyrinthiques et étroites ? Ces petits
passages en pavé qui vous mènent vers la caverne d'Ali Baba, le Grand Bazaar, d'où vous ressortez envoûté par les parfums d'Orient, éboulis par les jeux de lumière à travers les cuivres et les
verres des narghilés, étourdi par le ballet des serveurs de çay qui se faufilent avec leur plateau chargé de nectar ambré...
Du magnétisme de cette civilisation musulmane, qui, à Grenade ou sur les
rives du Bosphore, exerce sur moi une véritable fascination ? Mystérieuses écritures arabes, architecture fine et sculptée et arabesques sur les fontaines, portes ou plafonds voûtés flattent
ma sensibilité…
De la richesse culturelle de cette cité mythique ? La Mosquée Bleue
réveille nos questions existentielles sur Dieu, Ayasofia nous interroge sur la religion en confrontant Vierge Marie et symboles musulmans. Chaque pas dans ces lieux de culte incite au recul et
appelle à la spiritualité…
Ou bien est-ce seulement cette atmosphère, suave et sereine ? Chaque
quartier dégage une ambiance qui révèle une des facettes de cette ville aux multiples identités. Sultanahamet est couleur miel, envahi par la douceur et la nostalgie. Surtout le soir, lorsque
touristes et chahut ont quitté les lieux, laissant Ayasofia et Mosquée Bleue se toiser dans la quiétude de la nuit.
Difficile d'écrire sur Istanbul, d'en saisir l'essence. Ce sont de tout
petits détails, la nonchalance des chats de la ville, la pureté du chant du muezzin qui rythme la journée, les jeux de lumière sur le Bosphore, le caractère de ses habitants, le cri du vendeur
ambulant qui passe et repasse, l'image du chapelet égrainé derrière le dos… Ce sont des ambiances sonores, olfactives, tactiles, qui parlent au cœur, qui réveillent une fibre sensuelle. La
Magnifique porte bien son nom, et il est certain que le charme qu'elle a exercé sur nous laissera des traces. D'ailleurs, nous avons déjà envie d'y revenir !
Mais le voyage se poursuit. Si Istanbul marque pour nous une certaine
apothéose dans notre périple européen, l'aventure n'est pas encore terminée ! Nous avons mis le cap sur la côte égéenne et visons désormais la Grèce.
Partis le 16 juin 2008 pour dix mois en France et Espagne, puis repartis de
nouveau le 15 mai 2009 pour l'Europe, nous arrivons le 7 octobre à Istanbul, soit 9000 kilomètres plus loin.
Nous retenons de ce voyage des valeurs simples : hospitalité, générosité,
spontanéité et gentillesse. Et nous rendons hommage à tous ceux, attentionnés, serviables et aimables, qui nous ont aidés, invités, abrités, nourris, encouragés, orientés ou recueillis. Tous ceux
qui ont partagé simplement et naturellement leur quotidien avec nous. Nous sommes imprégnés de tous ces visages et ces souvenirs que nous avons récoltés sur notre route ; de toutes les
images, les anecdotes et les moments de partage qui nous ont marqués pour la vie et que nous n'oublierons jamais.
Partout où nous sommes passés et où nous avons demandé une direction, un
jardin ou un champ pour la nuit, nous n'avons fait la connaissance que des personnes sympathiques. Donc encore une fois la leçon continue, tous ensemble et tous différents : nous rencontrons
exclusivement de la bonté, partout en Europe. Tout ceci grâce à nos fidèles bicyclettes qui sont comme un passeport vers la rencontre.
Merci à tous, vous qui nous avez aidés à voyager, de toutes les manières, du
salut de la main au lit douillet, du mot d'encouragement à l'émotion que notre aventure à éveillée en vous. Depuis la Bretagne jusqu'en Turquie, avec vous et sur les routes.
Istanbul est notre destination la plus lointaine, un but à atteindre qui nous
a fait rêvé et qui aujourd'hui nous fascine.
Mais les Calepieds ne s'arrêtent pas là dans la découverte de l'Europe car
nous rentrons maintenant par la Grèce et l'Italie. Le chemin à deux roues n'est donc pas fini.
Mais à ce stade du voyage il était important de le dire, comblés par ces
bonnes attention aux quatres coins du continent, et il n'existe qu'un seul mot :
ATTENTION, trois nouveaux articles ont été postés : Passage de frontière, Dur dur d'être un bulgare et La
Bulgarie vue du train, ainsi qu'un nouvel album photo sur la Bulgarie.
Bonne lecture !
Pressés par le temps, nous devons prendre un train à Vidin, à peine entrés en Bulgarie, pour Burgas, à l'autre
bout du pays, sur la Mer Noire.
Nous quittons le Danube, ce compagnon de voyage que nous avons suivi au quotidien pendant plusieurs
semaines à travers l'Europe. Ce fleuve mythique qui traverse pas moins de huit pays, ralliant les peuples mais aussi marquant les frontières qui, malgré l'Union Européenne, sont loin d'être
fictives...
Nous sommes déçus de ne pas pouvoir découvrir la Bulgarie de l'intérieur. Néanmoins, le train nous donne un
autre aperçu sur le pays et nous permet de croquer au passage quelques instants de vie : un troupeau de chèvres et quelques vaches gardés par une femme assise à l'ombre d'un pommier, des hommes
qui chargent un camion avec des bottes de foin, au milieu d'un champ moissonné.
En fin de journée, les champs sont dorés par la lumière du soleil couchant. Au bout de la plaine, de grandes
barres d'immeubles barrent l'horizon. À l'approche du train, un troupeau de chevaux s'enfuient au galop qu milieu des détritus qui jonchent leur pâture jaune et sèche. Quelques cabanes sales et
misérables s'étalent en bordure de ville, sorte de bidonvilles européens. Du linge coloré sèche aux balcons des maisons, une dame à la peau mate est assise sur un tabouret, des enfants au pieds
nus jouent autour d'elle.
La lenteur du train nous permet de saisir un peu de l'ambiance des campagnes bulgares…
Nous arrivons en Bulgarie le 22 septembre, à Vidin. Les "villes-frontières"
sont toujours un peu bizarres, sans trop d'identité. Celle-ci nous laisse une impression sur les bulgares en complet contraste avec la pêche et l'énergie des serbes !
En effet, à la périphérie de la ville, lorsque l'on demande la direction du
camping affiché sur notre carte, on nous explique qu'il n'existe pas, ou bien que s'il en existe un, il est réservé aux gitans. C'est pas grave, pour une fois on s'offrira une nuit d'hôtel qui
fera du bien. Mais alors là, la pêche serbe se voit remplacée par un vieux concombre ramoli oublié dans le fond du bac à légume !
Demander un simple renseignement nécessite de discuter pendant plus longtemps
qu'il n'en faut pour faire le tour de la ville en marchant à l'envers ! Les gens, les jeunes, ont l'air d'en porter gros sur les épaules et leur arracher trois mots d'anglais semble
être une épreuve difficile pour ceux qui répondent "oui" à la question : "Do you speak english ?"
Plus tard, beaucoup plus tard, à la réception de l'hôtel où nous décidons de
nous arrêter, la dame qui me parle semble fatiguée, épuisée. Lorsque je lui pose des questions, elle me répond par de long "yes" ou "no" qui sonnent comme des soupirs. Et remplir un formulaire
d'arrivée avec nos passeports lui demande un long travail administratif. Enfin, plutôt que de la secouer pour la réveiller, je la salue dans sa langue, et avec mon accent français je lui arrache
un sourire, victoire, ouf, ça va mieux ! Rassuré, je conclue que même si la vie a l'air d'être dure quand on est bulgare, on peut quand même rigoler !
J'en rajoute évidemment, nous sommes passés bien trop vite en Bulgarie pour
émettre le moindre jugement sur le caractère de ses habitants mais l'ambiance était plutôt à la déception ou à la fatigue générale, essentiellement à Vidin. Sans comprendre pourquoi ni comment,
je me dis qu'ils ont peut-être une façon différente de penser. La preuve, pour dire oui de la tête, ils font comme pour dire non. Allez ! j'arrête de me moquer.
En Turquie, par contre c'est la folie, tout le monde nous parle, nous
accoste, klaxonne, rigole, et le fait que nous ne comprenions rien à ce qu'ils disent ne les freine pas du tout, au contraire. Ils sont tellement hospitaliers et serviables, curieux et bavards !
Nous sommes sans cesse sollicités. Cela ne fait que trois jours que nous sommes en Turquie mais ça promet d'être drôlement intense. On en reparle bientôt…
Mardi 22 septembre. Après deux semaines à travers la Serbie, nous approchons de la frontière
bulgare.
Nous stoppons nos vélos devant la barrière de la douane serbe. Deux hommes s'approchent de nous.
- Français ?
Le douanier a reconnu le sigle de l'O.M sur le débardeur de Nico.
- Passeport
Son collègue, en tenue banalisée, genre blazer noir, s'adresse à nous
- Vous avez quelque chose à déclarer ?
La question, posée en français, nous fait sourire.
- Tourises ?
Ben, à ton avis ?
L'interrogatoire commence néanmoins, sans que nous nous en rendions vraiment compte.
- Vous avez dormi où en Serbie ?
Les questions deviennent sérieuses, je me précipite sur la réponse afin d'éviter le flou
artistique
- Chez des amis, nous avons des amis en Serbie
Maintenant, l'échange est en anglais, les propos se tendent. C'est le douanier qui nous interroge pendant que
l'autre observe nos vélos. Heureusement, il s'en désintéresse vite, pas de fouille fastidieuse des sacoches aujourd'hui. En revanche, l'autre ne lâche pas le morceau.
- La feuille blanche, où est votre feuille blanche ?
Face à notre mine innocente et dubitative, il insiste
- Le justificatif, la facture de l'hôtel. Vous n'en avez pas ? Vous n'avez pas dormi à l'hôtel ?
Je commence à cerner le problème.
- Où avez vous dormi en Serbie, dans quelles villes ?
- Chez des amis, à Belgrade, Negotin...
- Mais vos amis devaient vous déclarer à la police !
Cette dernière phrase est prononcée sur un ton réprobateur. La conversation devient pénible. Nous lui
expliquons que nous ne savions pas et tâchons de le convaincre de notre bonne foi. Mais ce douanier n'est pas décidé à être accommodant. Je propose d'appeler notre contact à Negotin, à quelques
kilomètres de la frontière. Nous avons été accueillis la veille au soir par une famille qui nous a laissé toutes ses coordonnées, dont le numéro de téléphone. Il refuse.
- Mais c'est trop tard maintenant, vous êtes à la frontière !
- Que pouvons nous faire alors ?
- Vous devez aller en prison pour ça. Je suis sérieux !
Le ton n'est plus à la rigolade, Nico s'inquiète et je me dis qu'il peut nous refouler. Ce n'est pas dans nos
plans alors je sors notre « carte jocker» : un bout de papier sur lequel Milan a griffonné son adresse et son numéro de téléphone, en espérant que ça passe. Le douanier a toujours nos
passeports dans les mains. Il prend ce bout de papier, l'inspecte et retourne vers ses collègues.
Ça se joue maintenant. Je vois son tampon entre ses mains, j'aimerais que ce soit simple et
rapide.
Après quelques minutes, il revient et appose son tampon libérateur sur nos passeports en nous recommandant de
nous rendre à la police la prochaine fois pour déclarer notre présence aux autorités.
À t'il seulement cherché à nous impressionner ? Nous avons lu sur le site du ministère de la Diplomatie
que récemment, un français supporter du club Toulouse a trouvé la mort dans les rues de Belgrade, attaqué par des supporters de Belgrade. Le sport se politise en Serbie. Nous avions également lu
ces recommandations selon lesquelles nous devions nous déclarer au commissariat, mais cela nous avait paru farfelu en « Europe ». Maintenant, je conseille aux voyageurs de prendre ces
indications à la lettre. Tous les douaniers ne sont certainement pas aussi pointilleux, mais celui-ci nous a sérieusement inquiétés.
Dans tous les cas, nous voici de retour en « Europe », en Bulgarie, et nous ne sommes pas prêts
d'oublier notre passage en Serbie !
La Croatie, porte des Balkans. Premier passage de frontière après plus d'un
an sur les routes d'Europe. Nul n'est surpris de nous voir arriver sur nos vélos chargés, en revanche, mon vieux passeport dérange la douanière : la photo commence à se décoller. La
présentation de ma carte d'identité en renfort valide mon entrée sur le territoire croate.
Ce nouveau pays nous impressionne. Car pour nous, le territoire de
l'ex-Yougoslavie est associé aux nombreux conflits qui ont éclaté dans cette région sensible. À la croisée des chemins, entre Orient et Occident, les Balkans ont été le théâtre d'une histoire
mouvementée, faite de conquêtes et de reconquêtes. Et notre jeunesse a connu à travers le prisme des médias télévisés l'épisode de l'éclatement de la Yougoslavie. Bombes, nettoyage ethnique,
guerre civile, voici ce qui se rattache à cette région pour nous. En croisant les premiers visages croates à la frontière, je ne peux m'empêcher de penser que ces gens ont vécu la guerre, une
guerre difficile, qui a marqué l'Europe et qui reste encore d'actualité.
Dès nos premiers coups de pédales, le soleil brille différemment en Croatie.
Notre arrivée dans un village est saluée par les cloches de la messe dominicale. En un instant, le bourg prend vie : femmes, enfants, vieillards, jeunes, familles, tous sortent de l'église
et enfourchent leurs bicyclettes, grimpent dans leurs autos surchargées après de chaleureuses embrassades, ou envahissent la rue principale par brochettes de deux, trois, cinq. Nous nous mêlons à
la foule sur nos vélos, et nous imprégnons de cette atmosphère authentique, vivante.
Des hommes sont assis à l'ombre des arbres et palabrent entre eux, quelques
poules picorent, un coq chante. Un peu plus loin, un homme puise de l'eau au puits, des paprikas sèchent le long du mur. Les maisons sont taillées à même la roche, le long d'une rue pavée. Des
vignes au raisin sucré grimpent sur les collines. Nos premiers coups de pédales en Croatie ne manquent pas de charme.
En quatre jours, la Croatie nous séduit. La chaleur et la gentillesse de ses
habitants nous sautent aux yeux. À Vukovar, sur le marché, une dame vient à notre rencontre, un sac plein de raisins juteux dans les mains, et nous le tend, avant de retourner à son étal. Dans
les villages, les gamins courent vers nous en lançant des « Hello » à pleins poumons. Sur les bords des routes, des papys assis sur des tabourets vendent leurs légumes et nous saluent
de la main. Les sourires sont sur tous les visages, et nous sommes régulièrement interpellés chaleureusement.
Cette joie de vivre contraste avec les cicatrices troublantes qui jalonnent
les rues. La vie a repris son cours depuis longtemps le long de la frontière serbe, mais les marques de la guerre sont encore extrêmement visibles. La poudrière des Balkans n'est pas loin, il y a
encore des mines sur les bords des routes. Dans l'avenue principale d'Osijek, de belles Mercedes arpentent les rues, les gamins jouent dans les jardins des maisons aux façades explosées par les
éclats d'obus et les fusillades. Quelques échafaudages sont montés ici et là, les trous sont parfois fraîchement rebouchés, mais le travail de reconstruction est loin d'être achevé et les plaies
ne sont pas encore refermées.
À Vukovar, il semble que la guerre s'est achevée l'année dernière, et non il
y a 18 ans. L'avenue qui traverse la ville est détruite aux trois quarts. Les arbres poussent au milieu des maisons béantes. Parfois, on aperçoit du linge qui sèche au milieu des murs sans
fenêtres, des géraniums pendent le long des façades en ruine. Un bar occupe le rez-de-chaussée d'un immeuble anéanti. Au milieu de cette rue dévastée trône la préfecture, fraîchement repeinte
d'un blanc éclatant, arborant fièrement le drapeau croate, déployé à la moindre occasion : aux fenêtres des maisons, à l'entrée de l'épicerie, sur le toit des voitures.
Nous voici prêts à entrer en Serbie. Un coup d'œil sur notre passeport suffit
aux douaniers croates et après une bonne montée, nous apercevons le drapeau serbe qui flotte au vent. On nous a raconté des horreurs sur la frontière serbe et notre humour cynique va bon train
« ils vont peut-être avoir des mitraillettes ? » Trois jeunes douaniers sont assis au pied du drapeau, et ouvrent la barrière aux voitures avec un simple signe de main. Passeport,
tampon, bon voyage, en une minute nous sommes de l'autre côté, sur le territoire de la « terrible » Serbie.
En effet, la traversée de la Serbie va être explosive. À chaque coup de
pédales, nous sommes émerveillés, secoués, fascinés. Impossible de s'ennuyer dans cette contrée slave bouillonnante.
Tout au long de notre parcours en Serbie, nos préjugés sont mis à rude
épreuve, nos idées préconçues balayées. Nous rencontrons des hommes et des femmes, plus ou moins jeunes, qui nous donnent de véritables leçons de vie et d'Histoire.
Chaque jour, nous avons le sourire aux lèvres et passons notre temps à
répondre aux klaxons et aux encouragements par un franc salut de la main. Le peuple serbe est un peuple joyeux et communicatif. Ici, la vie est partout, l'ambiance est pleine d'énergie et de
caractère.
Belgrade est une ville démente, à l'image de la Serbie. Les rues bouillonnent
de vie et d'activité, la foule se presse aux quatre coins de la ville à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Étals de fruits et légumes, maïs grillé, brochettes de viandes, bric-à-brac,
chaussures, cacahouettes, journaux, piles, cure-dents, rustines, on trouve de tout sur les trottoirs et le long des routes. Le soir de notre arrivée, j'observe l'agitation urbaine et repère une
voiture sans éclairage, c'est un véhicule de la police, brinquebalant. Nous avons rendez-vous avec Milos qui nous accueille pour la nuit, mais dans cette ville qui pulse où tout est écrit en
cyrillique nous nous perdons. Et puis, les noms des rues changent au gré des municipalités, plus vite que la mise à jour des cartes. La conduite est anarchique, il vaut mieux avoir le cœur bien
accroché, car la loi du klaxon prime et nos sonnettes ne font pas le poids. A Novi Belgrade, nous sommes coursés par une horde de chiens errants, crocs en avant. Traverser Belgrade, c'est être
propulsé dans un film d'Emir Kusturica. On oublie volontiers la grisaille des façades dans cette ville en effervescence. Au milieu de cette ébullition, envahie par les odeurs et l'atmosphère
colorée qui règne, la part de moi-même que j'ai laissée en Afrique se remet à palpiter au rythme trépidant de la capitale slave.
Nous retrouvons cette ambiance joyeuse et désordonnée sur les routes du pays.
La Serbie remporte la palme d'or des bagnoles déglinguées. Elles crachotent, toussent, fument et enfument nos poumons, font un boucan d'enfer, sont trafiquées, réparées, rouillées, cabossées,
puantes, mais elles roulent. La plaque d'immatriculation facultative, et l'éclairage aléatoire. La conduite est un peu déjantée, comme en témoignent les nombreuses plaques commémoratives sur les
bords des routes et animaux écrasés. Mais la voiture serbe ne dépasse que rarement les 90 km/h, et va cahin-caha, chargée comme une mule, l'arrière au ras du sol, gamins désordonnés ou
brochettes de mémés sur la banquette arrière, canapé ou matériel de pêche sur le toit. Bien souvent, elle peine en première dans les montées. Nous coursons les tracteurs dans les côtes pour nous
accrocher à leurs remorques chargées de maïs.
Les villages de montagnes sur les bords du Danube sont encore souvent ruraux
et archaïques. Quelques fermes, trois vaches, un troupeau de moutons. L'herbe est montée en tas pour l'hiver, on prépare la gnôle dans le jardin, on traîne une vache derrière soi. La vie semble
s'écouler paisiblement. Pas besoin de retour au bio ici, les exploitations sont à taille humaine, familiale, les pesticides inexistants, la polyculture une évidence. Paprikas, tomates, courgettes
serbes, raisins, oignons et parfois aubergines terreuses couvrent les étals.
Les marchés de village sont l'occasion de se ravitailler en pièces de
tracteurs, en alambic ou en fourrure pour l'hiver. Nous croquons au passage quelques portraits savoureux. Un papy coiffé d'un chapeau de gitans, dents en or et veste en tweed sur un assortiment
de pulls. La mémé serbe se reconnaît parmi mille : châle noir noué sur la tête, gilet en laine, tablier qui recouvre une jupe noire, des collants noirs et des guêtres, en chaussons, voûtée,
le sac à main vissé sous le coude, parfois assistée d'une canne (mais la mémé serbe est résistante) ou d'épais carreaux de lunettes et des rides où on compte les siècles. Bien souvent, elle
marchande le tissu au coin de l'étal.
L'hospitalité serbe est fantastique. Pendant ces deux semaines, nous faisons
de belles rencontres où nous sommes invités à partager les tablées familiales, généreuses et intergénérationnelles, où chacun se sert dans les assiettes de tomates, de paprikas marinés et épicés,
de brochettes et viandes grillées, de fromage et charcuterie. Le matin, difficile d'échapper au traditionnel rakia. À Susak, près de la frontière croate, Milé nous accueille dans son jardin, nous
plantons notre tente sous ses pommiers. Ici, chaque famille prépare son eau-de-vie, et il n'est pas question que cela change, avec ou sans Union Européenne. Le matin, il vient nous retrouver près
de la tente avec un pot de café turc sous le bras et sa bouteille de gnôle dans l'autre main. « Un ou deux le soir, un ou deux le matin, mais pas plus ! » nous confie notre hôte,
très sérieusement. La croyance populaire dit que le rakia fluidifie la circulation sanguine…
Le cyrillique achève le dépaysement, l'Europe est loin ! Et pourtant, ici
aussi les ados exhibent leurs nouveaux téléphones portables multifonctions, les écrans plats ont envahi les foyers, et les jeunes partent en voyage en Amérique du Sud. Mais il règne en Serbie un
esprit d'indépendance, une fierté, un air farouche qui différencient résolument ce pays du reste de l'Europe. N'oublions pas que la Yougoslavie de Tito était à l'origine du mouvement des
non-alignés. Mais c'est aussi un pays où les traditions sont fortes et perdurent. Un coin d'Europe à découvrir et à aimer, la Serbie restera longtemps dans nos cœurs.
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