Les Caleboues dans le Far West andalou
Après nos péripéties au cœur du no man's land andalou, nous décidons de prendre un jour de repos à Jerez de la Frontera, la capitale du flamenco. Nous ne pouvions quitter l'Andalousie sans assister à un spectacle de cette danse populaire, fût-ce une démonstration pour touristes. Et si ce que nous avons vu était une vulgaire attraction pour ignares, je n'ose pas imaginer un dixième de la flamme du vrai flamenco...
Il est temps de repartir. La pluie retombe de plus belle. Tant pis, nous reprenons la route. Enfin, le train, car dans cette zone de la région, près de Cadiz, il n'existe que des autoroutes pour quitter la ville. Pas facile de s'y retrouver.
Au menu de la journée, pluie, pour changer. Davantage d'animations autour de nous, mais les bleds que nous traversons sont dignes du Far West. Seule la route principale qui traverse le village est asphaltée. Les autres sont en terre. Il paraît que la plupart des westerns des années 70 ont été tournés en Andalousie. Ça n'a pas beaucoup changé depuis...
Pas beaucoup d'espoir de se faire accueillir dans ces demeures clôturées, murées et cadenassées. Nous tentons pourtant notre chance auprès de deux fermes, le refus est de rigueur. On nous explique qu'ici, on ne fait pas confiance aux étrangers.
Bon, nous sommes à nouveau dans une position inconfortable. Les lieux ne se prêtent toujours pas au camping sauvage. En fait, la nature n'existe pas ici car tout est clôturé, interdit, il n'y a pas la moindre parcelle de libre, si ce n'est les abords des routes. La belle affaire.
Nous repérons un "chemin-route" et plantons la tente à la tombée de la nuit derrière un bouquet de broussailles clairsemées. Nous sommes très proche du "chemin-route" mais notre tente gris vert se fond assez bien dans le décor.
Que nous croyons.
Alors que nous commençons à nous détendre, quatre "jackis" sur leurs mob' viennent faire les kakous dans le chemin. Ils repèrent notre campement.
Nico sort la tête de la tente pour voir ce qui se passe. Deux jeunes s'approchent, observent, puis lancent des branches et des cailloux dans notre direction, avant de s'enfuir en pétaradant sur leurs engins de malheur.
Bon, rien de bien méchant. Mais comme ils ont découvert notre emplacement, nous préférons changer de lieu, histoire de ne pas être réveillés à deux heures du matin par une bande d'ados écervelés.
Nous attaquons le rangement de notre barda. La pluie recommence à tomber.
Heureusement, nous avions vu un autre endroit possible un peu plus loin. J'incite Nico à y courir installer la tente pendant que je finis de charger les vélos.
La nuit est quasiment tombée, on n'y voit plus rien.
Ça commence à être la panique.
D'abord, on entend les chiens du fermier hurler à la mort.
Puis les cloches des moutons. Le berger les rentre à l'abri.
Premier coup de tonnerre. Un éclair. L'orage éclate.
Une pluie diluvienne s'abat sur nous. Il fait noir.
C'est la débandade. Pendant que Nico se débat avec la tente contre les éléments en furie, je boucle les dernières sacoches et galope le rejoindre en traînant les vélos à travers la boue et les flaques du "chemin". C'est l'apocalypse. La pluie est si violente que nous sommes rincés en quelques secondes. Le vent se déchaîne, les éclairs nous aveuglent. Le ciel craque avec une puissance terrifiante. Je me sens misérable et fragile.
J'arrive au "campement". La tente est montée. J'aide Nico à bâcher les vélos.
Quand soudain,
Dans le champ voisin,
À cinquante mètres à peine,
La foudre s'abat sous mes yeux.
Comme ça.
Je n'ai jamais vu ça.
Deux secondes d'émerveillement puis la terreur. Une des plus grosses trouilles de ma vie.
L'orage est juste au dessus de nous, et il s'en donne à cœur joie. Les éclairs se succèdent frénétiquement, des torrents d'eau s'abattent sur nous, Eole est aux commandes de tornades impétueuses, assourdissantes. A moins que ce ne soit le fracas du tonnerre qui me glace le sang.
Nous nous réfugions sous notre abri précaire, ballottés de toutes parts, angoissés à l'idée d'être inondés dans notre sommeil. Toute la nuit la tempête a rugi, le déluge a déferlé, des trombes d'eau se sont déversées, jusqu'au petit matin.
Alors nous avons pris nos affaires détrempées, nos vélos, et nous avons pédalé jusqu'à la plus proche ville, pour reprendre une chambre dans une pension et nous remettre de nos émotions...