"Passe moi la Kalach' Nico"

Publié le par Rosy et Nico

L’actualité récente me replonge dans certains souvenirs, que l’on préfèrerait parfois oublier... Nous n’avons pas pu ni voulu écrire à ce sujet ni même en parler avant d’être revenus. Il est temps de le faire.

Mais je n’arrive pas encore à avoir du recul sur cette expérience, j’ai l’impression que ça n’est pas vraiment arrivé, les faits sont déjà archivés en moi. J’ai donc préféré recopier en partie mon carnet de route. C’est long, c’est détaillé, mais je n’ai pas pu faire autrement. Lisez tout d’un bloc ou pas du tout.

 

19 avril 2010

Pour mon anniversaire, nous organisons avec la famille de Maloum (le propriétaire de l’auberge Menata où nous logeons à Nouakchott) une méharée (randonnée dans le désert avec des chameaux)

Nous partons pour cinq jours de randonnée avec Hassan, le frère de Maloum. Nous avons trois chameaux, deux jerricanes d’eau, des couvertures, un peu de vivres, une gamelle, une torche, une théière, un verre, et un gros sac de nourriture pour  nos montures.

Au début, ça fait drôle, la selle n’est pas très confortable et la démarche est très chaloupée. On ne réalise pas vraiment que nous partons pour cinq jours dans le désert.

Le soleil commence à être haut dans le ciel, il fait chaud. Hassan choisit un petit groupe d’arbustes pour la pause du midi, se roule en boule sur une couverture et s’endort. Nous nous partageons une boîte de thon avec un peu de pain sec et nous endormons à notre tour.

Au réveil, la température a baissé. Hassan prépare le thé. Nous essayons de discuter, mais ce n’est pas facile, Hassan ne parle pas français, et nous pas un mot d’hassanya. Nos conversations sont limitées, nous aurions aimé en apprendre plus sur le désert, la vie de chamelier, la Mauritanie, mais  nous nous contenterons de vivre le désert sous l’angle de l’expérience.

Le paysage est monotone, nous nous ennuyons un peu. Nous marchons dans la direction du soleil, jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière l’horizon. Pas besoin de montre ni de boussole. On installe notre campement : rudimentaire, deux ou trois couvertures sur le sol. Nico aide Hassan à préparer le repas, je nourris les chameaux.

Le repas est prêt. La viande a passé la journée sur le dos des chameaux, elle est verte et sent horriblement mauvais, mais nous avons faim. Prions pour que nos corps tiennent le coup.

Le sable est un matelas très confortable pour la nuit et nous contemplons à loisir le ciel étoilé qui se déploie sans entraves à l’infini. Le spectacle est magnifique, nous n’avons jamais aussi bien vu les étoiles. Certaines m’apparaissent verte, bleue, rouge. Deux longues traînées enflamment la voûte céleste, je les prends comme des bougies d’anniversaire.

 

20 avril

Excellente nuit au calme dans la paix du désert. Réveil tranquille, Hassan prépare le thé, on grignote quelques biscuits secs, le soleil est déjà haut dans le ciel.

Midi, il fait chaud. Pas d’ombre. Hassan improvise un abri avec une couverture pour se reposer. Si cela nous protège du soleil, en revanche ça ne nous empêche pas de transpirer à grosses gouttes. Une douche ferait du bien, mais nous avons à peine assez d’eau pour nous laver les mains. Hassan dort et nous réfléchissons. Cette méharée ne correspond pas vraiment à nos attentes, les paysages sont monotones, Hassan n’est pas très loquace et puis c’est une randonnée vraiment rustique. Nous avons dû abandonner la viande infestée de fourmi ce matin, et ce midi nous jetons le sac de mandarines qui a pourri sur le dos des chameaux. Nous ne savons même pas si un ravitaillement est prévu.

Au réveil, Hassan prépare le thé, mais il est interrompu au premier verre par une tempête de sable venant de la mer. « tutututut » Il ne dit rien de plus, nous sert un thé chacun puis commence à ranger le campement. Nous nous demandons un peu ce qui se passe, si ce n’est pas risqué de repartir dans la tempête, mais Hassan n’a pas l’air affolé. Après tout, c’est la vie du désert ! On aide Hassan à préparer les chameaux et repartons au milieu du nuage de sable. Heureusement, elle n’est pas très violente et se calme rapidement.

Mais nous nous rendons compte que nous ne faisons pas du tout cap vers le village d’Assot comme il avait été convenu avant le départ. Nous longeons l’océan et nous dirigeons clairement vers le sud. Nico commence à s’impatienter, la méharée ne correspond pas à ce que Maloum lui a vendu. Comme il n’est pas possible de communiquer avec notre guide, Nico lui demande d’appeler Maloum à Nouakchott pour mettre la situation au clair.

 

Nico parvient à capter le réseau, perché sur son chameau au sommet d’une dune. « Allo Maloum, où est le désert de dunes dont tu m’avais parlé ! »

La communication passe mal, je n’entends pas ce qui Maloum répond à Nico, mais je sens que les évènements prennent une tournure inattendue. Nico parle de 4X4, de fraude, de plage, puis de danger.

Il raccroche. Calme, mais préoccupé. Puis me lâche quatre mots clés : terroristes, otages, militaires, retour à Nouakchott. Tout d’un coup, tout bascule. Nous sommes au sommet d’une dune, visibles à plusieurs kilomètres à l’horizon. Je regarde autour de moi et je prends peur. Je réalise soudain notre vulnérabilité et notre fragilité, seuls au milieu du désert avec trois chameaux. L’angoisse monte d’un coup, une frontière est franchie. J’ai la sensation que d’un instant à l’autre peut se produire le pire des cauchemars. J’ai envie de m’enfouir sous le sable et d’attendre, je me sens à la merci du destin, avec un seul espoir, que les militaires nous retrouvent avant les terroristes. Le pire des scénarios tourne en boucle dans ma tête. Nous n’avons que très peu d’informations, seulement des mots clés anxiogènes et un sentiment d’urgence renforcé par la voix paniquée de Maloum. Nous savons juste que nous risquons d’être enlevés par des terroristes, que les militaires sont à notre recherche et que nous devons nous diriger au plus vite vers la plage d’Awguj (à environ 10km de là où nous sommes) pour qu’ils puissent nous rapatrier à Nouakchott.

Nous ne comprenons pas comment une paisible méharée se transforme tout à coup en piège infernal, en situation de danger. La peur d’être pris en otage devient une réalité dans nos corps, non plus seulement une vague idée, un concept diffus relayé par les médias. L’actualité récente en Mauritanie nous revient à l’esprit en une fraction de seconde. Nous marchons sur la plage la peur au ventre, scrutant l’horizon, essayant de rationaliser la situation. Tout a basculé tellement vite. Dans ma tête défilent toutes sortes d’idées. Je ne vois pas ma vie en résumé (ce qui me rassure !) mais je pense à Florence Aubenas, à C. Cousin retenu par les services secrets en Syrie (un voyageur à vélo), au mises en garde du Ministère des Affaires étrangères. Je n’ai plus qu’une envie : quitter le pays au plus vite, retrouver un sentiment de sécurité.

Je repense à toutes ces personnes rencontrées ces derniers jours, je me demande qui a pu nous tendre un piège. Maloum et Hassan ? Le gardien du parc naturel qui a validé nos entrées avec un sourire narquois ? Cet homme rencontré avant le départ au campement, qui sillonne la région en faisant du prosélytisme politique ? Je me demande comment on a pu nous laisser partir la veille, qu’est ce qui s’est passé depuis. J’en veux à Maloum de nous avoir lâchés dans ce désert sans plus de sécurité.

Marcher m’apaise, la plage est belle, la nuit approche, le village d’Awguj aussi. Je me dis que nous serons bientôt en sécurité.

Mais au loin surgit un nouvel évènement. Une traînée de poussière annonce un véhicule. C’est le moment de vérité. L’angoisse remonte à son paroxysme d’un coup. Pile ou face, militaires ou terroristes. D’où je suis, je ne discerne que des hommes enturbannés debout à l’arrière d’un pick up, armes au poing. Mais je suis impuissante ! je ne pourrais pas m’enfuir sur mon chameau !

Ce sont les militaires et nous sommes rassurés lorsque nous reconnaissons un des guides de Maloum qui les accompagne. Nous allons à leur rencontre, soulagés mais chamboulés. Ils se regroupent autour de nous et s’exclament joyeusement « ça va ? » Ils rigolent. L’un d’eux me fais un signe sans équivoque, il me montre du doigt puis glisse son pouce en travers de sa gorge en souriant.

Puis ils s’en vont, prêts à nous abandonner sans explications. Nico rattrape le chauffeur, lui demande ce qui se passe. L’autre lui sourit « ça va, ce n’est rien » et repart dans la direction d’Awguj.

Nous ne comprenons plus rien. Maloum a clairement parlé de terroristes/otages/militaires et il n’est plus question de continuer dans ces conditions. Nous voulons rentrer à Nouakchott.

Nous retrouvons les militaires 500m plus loin, arrêtés au pied d’une dune, cherchant le réseau. Un autre véhicule de militaires les a rejoint. Il y a aussi Man, un autre frère de Maloum. Lui aussi parait absolument détendu et sourit, comme si tout était normal, y compris sa présence ici, à 40km de son campement avec deux pick up de militaires. Toute cette opération juste pour s’assurer que « ça va », nous n’y croyons pas. Nico grimpe sur la dune pour appeler Maloum. Pendant ce temps, je reste avec Hassan et les chameaux. Je ne comprends rien, je suis en colère. J’ai l’impression d’être manipulée, qu’on se fout de ma gueule. Autour de moi, les militaires rigolent, déconnent entre eux. Ils sont à peine plus vieux que moi, on dirait des gamins qui s’amusent. On vient d’avoir la frousse de notre vie et personne ne semble prendre la situation au sérieux. Mais alors, pourquoi sommes nous là, pourquoi sont-ils là, pourquoi tout ce déploiement, pourquoi nous avoir parlé d’otages s’il n’y a rien ?

Maloum persiste dans son inquiétude et indique à Nico que tout est organisé pour notre rapatriement à Nouakchott et qu’il est plus prudent d’arrêter. Nous écoutons son avis même si nous sommes déçus de devoir interrompre brutalement notre méharée. Du haut de la dune, Man crie à Hassan de détacher notre sac du chameau. C’est fini, cette phrase signe l’arrêt de notre voyage. Mais nous ne comprenons toujours pas ce qui s’est passé ces trois dernières heures…

 

On nous dit de monter dans le pick-up. On attend. Il y a Man et 5/6 militaires. Sur le siège avant, deux kalachnikovs, à nos pieds, un chargeur. La nuit commence à tomber, des éclairs déchirent le ciel à l’horizon. On ne sait pas trop ce qu’on attend, personne ne parle français de toute façon. On les regarde, ils sont entrain de prier. Allahamdulillah !

Il fait nuit maintenant et un autre véhicule arrive. Il s’identifie, appels de phare, warning, puis un homme maîtrisant parfaitement le français vient s’entretenir avec nous. Il nous explique qu’ils auraient repéré un véhicule suspect dans la zone et qu’ils avaient préféré assurer notre sécurité afin que notre séjour se déroule paisiblement. Mais il ne s’agirait que de bergers et par conséquent nous pouvons reprendre paisiblement notre randonnée. Il propose même de nous escorter avec un véhicule. Nous aurions aimé continuer mais pas dans ces conditions. L’homme ne comprend pas notre décision, il est déçu, il voudrait que nous poursuivions notre méharée. Nico finit par lui demander son identité, il se présente comme le Commandant de la Brigade de Nouakchott. Lorsque nous lui expliquons que nous trouvons la situation angoissante, il nous répond que lui-même se rend souvent à Paris et que c’est pareil, il faut faire attention, avec le plan Vigipirate, ou pour traverser la route ! Il ose même nous glisser «  de toute façon, vous n’auriez pas quitté le pays… » Pour lui, terrorisme et tourisme ne sont pas incompatibles, Inch’Allah !  On essaie de garder nos esprits dans la confusion ambiante et on ne se laisse pas embobiner, on veut rentrer au campement. Ce commandant a sûrement ses raisons pour nous pousser à continuer, mais elles nous paraissent totalement irresponsables.

Cinq molosses et Man grimpent avec nous dans le pick up. Guidé par Man, notre chauffeur fonce à travers les dunes et nous nous demandons comment Man arrive à se repérer dans cette étendue infinie de sable au milieu de la nuit. C’est un vrai raid du désert, notre chauffeur n’est pas un mauvais pilote mais par trois fois nous nous ensablons et devons descendre, pousser le pick up jusqu’en bas de la dune pour qu’il reprenne son élan ou aborde l’obstacle par un autre angle. Ballottés, cramponnés, éberlués, ce retour ne manque pas de piment. Tout à coup émergent de la nuit quelques tentes, nous sommes revenus au campement. On retrouve Belina (la sœur de Maloum) et la khaïma (tente mauritanienne), quittées seulement la veille ! Nous ne pensions pas revenir si vite ni de cette façon. On est un peu déboussolés, fatigués, excités, ne sachant pas si nous devons vivre cette expérience comme une anecdote de voyage ou comme une possible tragédie rétablie de peu. Pour le moment nous n’avons pas assez d’éléments pour comprendre, seulement des bribes, des observations et beaucoup d’imaginaire.

 

On s’installe dans la khaïma qui nous apparaît comme un havre de calme et de confort. L’accueil bienveillant de Belina nous fait du bien, son thé délicieux aussi. Mais reviennent en trombe les militaires. Nous devons prendre nos affaires, il faut partir, ils nous ramènent à Nouakchott. Hop hop hop, il est tard, on est crevés et on a eu assez d’émotions pour la soirée. Ils ont des ordres mais on a l’ascendant sur eux. Leur attitude les décrédibilise et on a l’impression d’être en position d’imposer nos désirs. Nico convainc facilement le commandant, qui entre temps a changé sa version des faits, finalement, personne n’aurait vu ce fameux véhicule.

Nous ne comprenons plus rien. Il n’y a rien de logique. Soit il n’y a effectivement aucun danger, mais dans ce cas, pourquoi tout ce déploiement ? C’est que le risque est bien réel et ça ne nous rassure pas. Soit on ne nous dit pas tout, secret défense oblige… Difficile de savoir, mais il est trop tard pour réfléchir.  Nous nous affalons sur les matelas, et revoici les militaires qui déboulent. Deux hommes armés vont passer la nuit à la porte de notre tente.

 

Comme si la situation n’était pas déjà assez délirante, il a plu toute la nuit. C’est extraordinaire en cette saison nous dit-on.

 

 

 

 

Bien entendu, nous ne saurons jamais si la menace était imminente ou si les militaires n’ont fait qu’appliquer des consignes de sécurité. Le lendemain nous avons été escorté jusqu’à l’auberge de Maloum par deux véhicules militaires. Nous avons alors appris par Maloum ce qui a déclenché l’opération.

Le lendemain de notre départ sur les chameaux, Maloum a reçu un appel de sa sœur, en larmes. Elle lui explique que deux hommes enturbannés et inconnus sont venus en pick up au campement, ils ne se sont pas présentés, et lorsqu’elle est allée à leur rencontre pour savoir ce qu’ils voulaient, ils sont partis à travers le désert en suivant les traces laissées par nos chameaux. Maloum nous a dit que comme c’était un jour de tempête de sable, nos pistes ont été brouillées (ce qui nous a peut être sauvé la vie ?) Afin de ne courir aucun risque, Maloum a immédiatement prévenu les gendarmes qui ont répondu « c’est Al-Qaida, il faut les retrouver sur le champ »

Il était alors 13h. Hassan avait donné notre position à midi. Nous avons appelé Maloum à 16h, en donnant à nouveau notre position. Les militaires ne nous ont retrouvés qu’à 19h, avec l’aide d’un guide de Maloum et de Man, qui connaît parfaitement cette partie du désert. Merci à eux. Gendarmes et militaires semblent ne pas maîtriser cette zone. Merci surtout à Maloum, qui a tout mis en œuvre pour nous retrouver, et sans qui nous n’aurions pas pris conscience du danger de la situation. Cet homme a déjà déjoué un enlèvement au sein de sa propre auberge l’année dernière. Grâce à sa vigilance et à son humanisme nous avons évité le pire. Dans les faits, le véhicule suspect repéré par Belina n’a jamais été retrouvé par les militaires.

Alors pourquoi nous avoir proposé cette randonnée malgré le risque ? Parce qu’en Mauritanie le terrorisme fait désormais partie du quotidien. Parce que pour les Mauritaniens, il y a autant de danger à voyager en Mauritanie qu’à traverser la route ou à descendre un escalier, Inch’Allah.

Nous n’en saurons jamais plus et nous resterons avec le sentiment d’être passé à deux doigts d’une tragédie, ou pas ! Le lendemain de notre retour à Nouakchott, nous apprenions à la radio l’enlèvement de Michel Germaneau par Al-Qaïda, aujourd’hui exécuté par ses ravisseurs.

 

Depuis notre retour, cette « anecdote » suscite parfois l’étonnement, ou de l’incompréhension, même si la plupart de nos interlocuteurs ne sont pas surpris du danger que représente la traversée de la Mauritanie. Cepays est formidable, avec un peuple hors du commun, mais il est clair qu’aujourd’hui nous ne conseillons pas de voyager dans cette zone.

 

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P
<br /> Témoignage bouleversant,<br /> effectivement vous ne saurez jamais ce qui aurait pu (ou pas) vous arriver, mais vous avez eu cette peur au ventre durant de (trop) nombreuses heures.<br /> Je pense que cette histoire va me trotter quelques jours dans la tête<br /> A bientôt<br /> Pascal<br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> Merci pour ce commentaire, et certainement à bientôt, car nous revenons habiter sur Rennes au mois d'octobre ! Amicalement<br /> <br /> <br /> <br />