L'ex-Yougoslavie : Croatie et Serbie
La Croatie, porte des Balkans. Premier passage de frontière après plus d'un an sur les routes d'Europe. Nul n'est surpris de nous voir arriver sur nos vélos chargés, en revanche, mon vieux passeport dérange la douanière : la photo commence à se décoller. La présentation de ma carte d'identité en renfort valide mon entrée sur le territoire croate.
Ce nouveau pays nous impressionne. Car pour nous, le territoire de l'ex-Yougoslavie est associé aux nombreux conflits qui ont éclaté dans cette région sensible. À la croisée des chemins, entre Orient et Occident, les Balkans ont été le théâtre d'une histoire mouvementée, faite de conquêtes et de reconquêtes. Et notre jeunesse a connu à travers le prisme des médias télévisés l'épisode de l'éclatement de la Yougoslavie. Bombes, nettoyage ethnique, guerre civile, voici ce qui se rattache à cette région pour nous. En croisant les premiers visages croates à la frontière, je ne peux m'empêcher de penser que ces gens ont vécu la guerre, une guerre difficile, qui a marqué l'Europe et qui reste encore d'actualité.
Dès nos premiers coups de pédales, le soleil brille différemment en Croatie. Notre arrivée dans un village est saluée par les cloches de la messe dominicale. En un instant, le bourg prend vie : femmes, enfants, vieillards, jeunes, familles, tous sortent de l'église et enfourchent leurs bicyclettes, grimpent dans leurs autos surchargées après de chaleureuses embrassades, ou envahissent la rue principale par brochettes de deux, trois, cinq. Nous nous mêlons à la foule sur nos vélos, et nous imprégnons de cette atmosphère authentique, vivante.
Des hommes sont assis à l'ombre des arbres et palabrent entre eux, quelques poules picorent, un coq chante. Un peu plus loin, un homme puise de l'eau au puits, des paprikas sèchent le long du mur. Les maisons sont taillées à même la roche, le long d'une rue pavée. Des vignes au raisin sucré grimpent sur les collines. Nos premiers coups de pédales en Croatie ne manquent pas de charme.
En quatre jours, la Croatie nous séduit. La chaleur et la gentillesse de ses habitants nous sautent aux yeux. À Vukovar, sur le marché, une dame vient à notre rencontre, un sac plein de raisins juteux dans les mains, et nous le tend, avant de retourner à son étal. Dans les villages, les gamins courent vers nous en lançant des « Hello » à pleins poumons. Sur les bords des routes, des papys assis sur des tabourets vendent leurs légumes et nous saluent de la main. Les sourires sont sur tous les visages, et nous sommes régulièrement interpellés chaleureusement.
Cette joie de vivre contraste avec les cicatrices troublantes qui jalonnent les rues. La vie a repris son cours depuis longtemps le long de la frontière serbe, mais les marques de la guerre sont encore extrêmement visibles. La poudrière des Balkans n'est pas loin, il y a encore des mines sur les bords des routes. Dans l'avenue principale d'Osijek, de belles Mercedes arpentent les rues, les gamins jouent dans les jardins des maisons aux façades explosées par les éclats d'obus et les fusillades. Quelques échafaudages sont montés ici et là, les trous sont parfois fraîchement rebouchés, mais le travail de reconstruction est loin d'être achevé et les plaies ne sont pas encore refermées.
À Vukovar, il semble que la guerre s'est achevée l'année dernière, et non il y a 18 ans. L'avenue qui traverse la ville est détruite aux trois quarts. Les arbres poussent au milieu des maisons béantes. Parfois, on aperçoit du linge qui sèche au milieu des murs sans fenêtres, des géraniums pendent le long des façades en ruine. Un bar occupe le rez-de-chaussée d'un immeuble anéanti. Au milieu de cette rue dévastée trône la préfecture, fraîchement repeinte d'un blanc éclatant, arborant fièrement le drapeau croate, déployé à la moindre occasion : aux fenêtres des maisons, à l'entrée de l'épicerie, sur le toit des voitures.
Nous voici prêts à entrer en Serbie. Un coup d'œil sur notre passeport suffit aux douaniers croates et après une bonne montée, nous apercevons le drapeau serbe qui flotte au vent. On nous a raconté des horreurs sur la frontière serbe et notre humour cynique va bon train « ils vont peut-être avoir des mitraillettes ? » Trois jeunes douaniers sont assis au pied du drapeau, et ouvrent la barrière aux voitures avec un simple signe de main. Passeport, tampon, bon voyage, en une minute nous sommes de l'autre côté, sur le territoire de la « terrible » Serbie.
En effet, la traversée de la Serbie va être explosive. À chaque coup de pédales, nous sommes émerveillés, secoués, fascinés. Impossible de s'ennuyer dans cette contrée slave bouillonnante.
Tout au long de notre parcours en Serbie, nos préjugés sont mis à rude épreuve, nos idées préconçues balayées. Nous rencontrons des hommes et des femmes, plus ou moins jeunes, qui nous donnent de véritables leçons de vie et d'Histoire.
Chaque jour, nous avons le sourire aux lèvres et passons notre temps à répondre aux klaxons et aux encouragements par un franc salut de la main. Le peuple serbe est un peuple joyeux et communicatif. Ici, la vie est partout, l'ambiance est pleine d'énergie et de caractère.
Belgrade est une ville démente, à l'image de la Serbie. Les rues bouillonnent de vie et d'activité, la foule se presse aux quatre coins de la ville à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Étals de fruits et légumes, maïs grillé, brochettes de viandes, bric-à-brac, chaussures, cacahouettes, journaux, piles, cure-dents, rustines, on trouve de tout sur les trottoirs et le long des routes. Le soir de notre arrivée, j'observe l'agitation urbaine et repère une voiture sans éclairage, c'est un véhicule de la police, brinquebalant. Nous avons rendez-vous avec Milos qui nous accueille pour la nuit, mais dans cette ville qui pulse où tout est écrit en cyrillique nous nous perdons. Et puis, les noms des rues changent au gré des municipalités, plus vite que la mise à jour des cartes. La conduite est anarchique, il vaut mieux avoir le cœur bien accroché, car la loi du klaxon prime et nos sonnettes ne font pas le poids. A Novi Belgrade, nous sommes coursés par une horde de chiens errants, crocs en avant. Traverser Belgrade, c'est être propulsé dans un film d'Emir Kusturica. On oublie volontiers la grisaille des façades dans cette ville en effervescence. Au milieu de cette ébullition, envahie par les odeurs et l'atmosphère colorée qui règne, la part de moi-même que j'ai laissée en Afrique se remet à palpiter au rythme trépidant de la capitale slave.
Nous retrouvons cette ambiance joyeuse et désordonnée sur les routes du pays. La Serbie remporte la palme d'or des bagnoles déglinguées. Elles crachotent, toussent, fument et enfument nos poumons, font un boucan d'enfer, sont trafiquées, réparées, rouillées, cabossées, puantes, mais elles roulent. La plaque d'immatriculation facultative, et l'éclairage aléatoire. La conduite est un peu déjantée, comme en témoignent les nombreuses plaques commémoratives sur les bords des routes et animaux écrasés. Mais la voiture serbe ne dépasse que rarement les 90 km/h, et va cahin-caha, chargée comme une mule, l'arrière au ras du sol, gamins désordonnés ou brochettes de mémés sur la banquette arrière, canapé ou matériel de pêche sur le toit. Bien souvent, elle peine en première dans les montées. Nous coursons les tracteurs dans les côtes pour nous accrocher à leurs remorques chargées de maïs.
Les villages de montagnes sur les bords du Danube sont encore souvent ruraux et archaïques. Quelques fermes, trois vaches, un troupeau de moutons. L'herbe est montée en tas pour l'hiver, on prépare la gnôle dans le jardin, on traîne une vache derrière soi. La vie semble s'écouler paisiblement. Pas besoin de retour au bio ici, les exploitations sont à taille humaine, familiale, les pesticides inexistants, la polyculture une évidence. Paprikas, tomates, courgettes serbes, raisins, oignons et parfois aubergines terreuses couvrent les étals.
Les marchés de village sont l'occasion de se ravitailler en pièces de tracteurs, en alambic ou en fourrure pour l'hiver. Nous croquons au passage quelques portraits savoureux. Un papy coiffé d'un chapeau de gitans, dents en or et veste en tweed sur un assortiment de pulls. La mémé serbe se reconnaît parmi mille : châle noir noué sur la tête, gilet en laine, tablier qui recouvre une jupe noire, des collants noirs et des guêtres, en chaussons, voûtée, le sac à main vissé sous le coude, parfois assistée d'une canne (mais la mémé serbe est résistante) ou d'épais carreaux de lunettes et des rides où on compte les siècles. Bien souvent, elle marchande le tissu au coin de l'étal.
L'hospitalité serbe est fantastique. Pendant ces deux semaines, nous faisons de belles rencontres où nous sommes invités à partager les tablées familiales, généreuses et intergénérationnelles, où chacun se sert dans les assiettes de tomates, de paprikas marinés et épicés, de brochettes et viandes grillées, de fromage et charcuterie. Le matin, difficile d'échapper au traditionnel rakia. À Susak, près de la frontière croate, Milé nous accueille dans son jardin, nous plantons notre tente sous ses pommiers. Ici, chaque famille prépare son eau-de-vie, et il n'est pas question que cela change, avec ou sans Union Européenne. Le matin, il vient nous retrouver près de la tente avec un pot de café turc sous le bras et sa bouteille de gnôle dans l'autre main. « Un ou deux le soir, un ou deux le matin, mais pas plus ! » nous confie notre hôte, très sérieusement. La croyance populaire dit que le rakia fluidifie la circulation sanguine…
Le cyrillique achève le dépaysement, l'Europe est loin ! Et pourtant, ici aussi les ados exhibent leurs nouveaux téléphones portables multifonctions, les écrans plats ont envahi les foyers, et les jeunes partent en voyage en Amérique du Sud. Mais il règne en Serbie un esprit d'indépendance, une fierté, un air farouche qui différencient résolument ce pays du reste de l'Europe. N'oublions pas que la Yougoslavie de Tito était à l'origine du mouvement des non-alignés. Mais c'est aussi un pays où les traditions sont fortes et perdurent. Un coin d'Europe à découvrir et à aimer, la Serbie restera longtemps dans nos cœurs.